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La double peine

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MB78
 MB78
(@mb78)
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Début du sujet  

Moi, j’ai pris l’option “tout en même temps”. Cancer et bipolarité. Le pack premium de l’existence, sans possibilité de résiliation. On m’a livré ça sans notice, sans hotline, avec juste un petit mot : “bon courage”. Merci, ça aide.

Et au milieu, il y a le monde médical. Avec ses blouses, ses protocoles… et ses étiquettes bien propres. Parce que oui, il y a la maladie. Mais il y a aussi le regard médical sur la maladie. Et parfois, franchement, c’est presque une deuxième pathologie. On te découpe en catégories : oncologie ici, psychiatrie là-bas. Comme si j’étais un appartement avec des pièces qui ne communiquent pas. Comme si le fait d’être bipolaire venait parasiter tout le reste. Comme si, à partir de là, tout devenait suspect : mes émotions, mes réactions, mes mots.

Parce qu’en réalité, être bipolaire dans l’expérience du cancer, ce n’est pas une donnée annexe. Ce n’est pas une petite note en bas de page. C’est une variable centrale. Ça colore tout, ça déplace tout, ça intensifie ou ça brouille. Mais dans les couloirs bien éclairés des protocoles, ça devient souvent un bruit de fond. Un détail à gérer… ou à faire taire.

Moi, je suis officiellement “un peu compliqué”. C’est comme ça qu’on dit quand on ne sait pas trop où me ranger sans créer une nouvelle étagère. “Malade mental”, ça fait peur. “Compliqué”, ça passe mieux. C’est presque chic. On dirait un meuble scandinave avec une notice introuvable.

La stigmatisation, je la connais bien. C’est ce moment où les gens te regardent comme un mélange entre une énigme et une alarme incendie. Ils ne savent pas si ça va sonner, exploser, ou juste… rester là, gênant. Alors ils prennent leurs distances. Pas trop loin non plus, hein. Juste assez pour pouvoir dire “je suis là si besoin”… sans jamais vérifier si c’est vrai.

Moi, je les comprends presque. La santé mentale, c’est invisible, c’est flou, c’est pas livré avec un mode d’emploi clair. Pas de plâtre, pas de béquilles, pas de bouton “réparer”. Du coup, ça dérange. Et quand ça dérange, on colle des étiquettes. Ça rassure. Ça simplifie. Ça permet de dire : “ah, c’est ça”, comme si on venait de résoudre un sudoku humain.

Alors oui, parfois je deviens “le fragile”, “le bizarre”, “celui qu’il faut gérer avec précaution”. Une sorte de colis émotionnel avec marqué “attention, contenu instable”. Sauf que personne ne sait vraiment ce que ça veut dire, y compris moi. Surprise incluse à chaque ouverture.

Et puis il y a les conseils. Ah, les conseils… gratuits, nombreux, et souvent sortis tout droit du rayon “solutions miracles”. “T’as essayé de penser positif ?” Non, j’attendais justement que quelqu’un me révèle cette technologie révolutionnaire. Merci, je vais l’installer entre “respirer” et “aller mieux”.

Mais bon, derrière tout ça, il y a quand même une drôle de logique. Les gens ont peur de ce qu’ils ne comprennent pas. Alors ils mettent de la distance, des mots maladroits, des silences pratiques. C’est leur façon à eux de gérer l’inconfort. Un peu comme moi avec le déni, sauf que là, c’est collectif.

Quand je parle, parfois j’ai l’impression que ce n’est plus moi qu’on écoute, mais un symptôme en train de s’exprimer. Je ne suis plus quelqu’un qui vit quelque chose, je deviens quelque chose qu’on analyse. Une sorte de dossier vivant avec des annexes. Et puis il y a le regard. Pas toujours méchant, mais souvent… classant. Quand tu dis “bipolaire”, certains entendent “instable”. Quand tu dis “cancer”, ils entendent “fragile”. Alors quand tu dis les deux, ça devient une sorte de cocktail qui met tout le monde mal à l’aise. On te regarde comme un dossier à ne pas secouer. Comme si j’allais exploser en statistiques.

Mon corps est devenu une sorte de chantier expérimental. Les médecins parlent en termes précis, calibrés, presque élégants. Moi, je traduis : “on va tenter un truc et voir ce que ça donne”. Parfois, j’ai l’impression d’être une équation compliquée écrite à la craie, et chacun passe ajouter une hypothèse sans effacer la précédente.

La chimio, elle, ne lit pas les manuels de psychiatrie. Elle arrive, elle fait son travail, et au passage elle redécore l’intérieur. Parfois, elle appuie sur le bouton “euphorie étrange”. Une version de moi qui brille un peu trop, qui pense trop vite, qui se sent presque… vivant d’une manière suspecte. Une humeur que certains qualifieraient de dangereuse, mais qui, de l’intérieur, a un goût d’élan, de lumière. Comme si tout redevenait possible, même si c’est un mirage. Et puis d’autres fois, elle tire tout vers le bas. Elle alourdit, elle étire, elle amplifie les descentes. Là, ce n’est plus une pente, c’est un toboggan sans fin. Les pensées deviennent épaisses, les gestes coûteux, et même respirer a l’air d’une tâche avec prérequis. C’est pile ou face. Littéralement. Sauf que la pièce est lancée sans moi. Je suis juste celui qui regarde tomber le résultat.

Et puis il y a moi. Enfin… une version de moi qui essaie de rester cohérente dans un système qui ne l’est pas. J’apprends à naviguer entre les variations, à reconnaître quand ça monte trop, quand ça descend trop bas. J’essaie de garder un fil, même quand tout tire dans des directions opposées.

Mais ce qui est frappant, c’est que ces variations, au lieu d’être comprises dans leur complexité, sont souvent simplifiées. Réduites. Étiquetées. Comme si tout devait rentrer dans des cases propres pour être gérable. Sauf que moi, je déborde des cases. Et visiblement, ça dérange plus que la maladie elle-même. Parce que dans ce système, la nuance, c’est un bug. Moi, je suis une mise à jour qu’ils n’ont pas prévue. Alors on compresse. On résume. On traduit tout en langage “gérable”. Si je parle trop vite : hypomanie. Si je parle trop lentement : dépression. Si je doute : instabilité. Si je tiens debout : “ça va mieux”. C’est fascinant, cette capacité à transformer une expérience humaine en menu déroulant.

Et puis il y a ce réflexe presque automatique : tout ramener à la bipolarité. J’ai mal ? Bipolaire. Je m’énerve ? Bipolaire. Je suis lucide ? Bipolaire aussi, probablement, mais version trompeuse. À ce stade, même si je commandais un café trop chaud, on suspecterait un épisode.

C’est comme si mon diagnostic était devenu un filtre universel. Tout passe à travers lui, et en ressort… simplifié, aplati, presque caricatural. Moi, je parle en nuances, eux entendent en catégories. Moi, je décris des sensations, eux cochent des cases. Et à force, je me demande : est-ce qu’ils me voient encore, ou juste une grille de lecture bien remplie ?

Le plus absurde, c’est que cette simplification est censée aider. Rendre les choses plus claires, plus traitables. Mais en réalité, ça efface. Ça gomme les subtilités, ça écrase les contradictions, ça retire tout ce qui fait que je suis autre chose qu’un diagnostic ambulant. Je deviens lisible, oui… mais à quel prix ?

Et dans cette logique, ce qui dépasse devient suspect. Si je vais “trop bien”, c’est inquiétant. Si je vais “trop mal”, c’est attendu. Il y a une sorte de zone autorisée de fonctionnement, un couloir étroit dans lequel je suis censé exister. Dès que j’en sors, même pour respirer un peu, ça devient un problème à corriger.

Alors oui, je déborde. Je déborde des cadres, des attentes, des définitions. Et au lieu de se dire “tiens, peut-être que le cadre est trop petit”, on préfère dire “le patient est trop grand”. C’est plus pratique. Et surtout, ça évite de remettre en question le système.

Mon système, lui, fait avec. Il bricole, il compose, il invente. Parce que moi, malgré tout ça, je suis encore là. Et jusqu’ici, même dans le chaos, j’ai continué à avancer. Pas droit, pas vite, pas toujours avec panache. Souvent sans que personne ne s’en rende compte. Parce que mes stratégies ont quelque chose d’un peu… original. Oui, voyez-vous, je me soigne par l’art. Pas dans les cabinets de psy, pas dans les cases prévues pour ça. Moi, je passe par des détours. Par des formes, des mots, des éclats. C’est moins mesurable, moins rassurant pour les protocoles. Mais pour moi, c’est vivant. Et ça tient.

Et là, à l’approche de ce troisième cancer… je regarde la suite avec ce mélange bizarre de lucidité et d’absurde. Je ne sais pas quelle sera ma vie d’après. Peut-être encore plus imprévisible. Peut-être différente. Peut-être toujours aussi… moi.

Alors peut-être que la suite ressemblera à ça aussi. Un mélange d’absurde, de lutte, de moments étrangement lumineux, et de jours plus lourds que prévu.
Pas une histoire simple.Mais toujours une histoire en train de s’écrire.


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